Éloge de la fuite
par Henri Laborit
Extraits
La seule certitude (...) c'est que toute pensée, tout jugement,
toute pseudo-analyse logique n'expriment que nos désirs inconscients,
la recherche d'une valorisation de nous-mêmes à nos yeux
et à ceux de nos contemporains. (p.11)
Il n'y a pas d'objectivité dans l'appréciation des faits
qui s'enregistrent au sein de notre système nerveux. (Tout cela)
n'est qu'idée que nous nous faisons de nous-mêmes, celle
que nous tentons d'imposer à notre entourage, et qui est le plus
souvent celle que notre entourage a construit en nous. (p12)
Nous ne vivons que pour maintenir notre structure biologique, nous sommes
programmés depuis l'oeuf fécondé pour cette seule
fin, et toute structure vivante n'a pas d'autre raison d'être, que
d'être. (p12)
L'expérimentation montre que la mise en alerte de l'hypophyse et
de la corticosurrénale, qui aboutit si elle dure à la pathologie
viscérale des maladies dites "psychosomatiques", est
le fait des dominés, ou de ceux qui cherchent sans succès
à établir leur dominance, ou encore des dominants dont la
dominance est contestée et qui tentent de la maintenir. Or comme
la dominance stable et incontestée est rare, heureusement, vous
voyez que pour demeurer normal il ne vous reste plus qu'à fuir
loin des compétitions hiérarchiques. (p17)
Le seul comportement "inné", contrairement à ce
que l'on a pu dire, nous semble donc être l'action gratifiante.
La notion de territoire et de propriété n'est alors que
secondaire à l'apprentissage de la gratification. Ce sont des acquis
sociaux dans toutes les espèces animales et socioculturels chez
l'homme. De même, on comprend que pour se réaliser en situation
sociale, l'action gratifiante s'appuiera dès lors sur l'établissement
des hiérarchies de dominance, le dominant imposant son "projet"
au dominé. (p.21)
Le système inhibiteur de l'action, permettant ce qu'il est convenu
d'appeler "l'évitement passif" est à l'origine
de la réaction endocrinienne de "stress" et de la réaction
sympathique vasoconstrictrice d'attente de l'action. La réaction
adrénalinique qui vasodilate au contraire la circulation musculaire,
pulmonaire, cardiaque et cérébrale, est la réaction
de fuite ou de lutte; c'est la réaction d'alarme, elle permet la
réalisation de l'action. Il résulte de ce schémas
que tout ce qui s'oppose à une action gratifiante, celle qui assouvit
le besoin inné ou acquis, mettra en jeu une réaction endocrino-sympathique,
préjudiciable, si elle dure, au fonctionnement des organes périphériques.
Elle donne naissance au sentiment d'angoisse et se trouve à l'origine
des affections dites "psychosomatiques" (p.22)
Il n'y a pas d'amour heureux. Il n'y a pas d'espace suffisamment étroit,
suffisamment clos pour enfermer toute une vie deux êtres à
l'intérieur d'eux-mêmes. Or, dès que cet ensemble
s'ouvre sur le monde, celui-ci, en se refermant sur eux va, comme les
bras d'une pieuvre, s'infiltrer entre leurs relations privilégiées.
D'autres objets de gratifications, et d'autres êtres gratifiants,
vont entrer en relation avec chacun d'eux, en relation objective s'exprimant
dans l'action. Alors l'espace d'un être ne se limitera plus à
l'espace d'un autre. Le territoire de l'un peut bien se recouper avec
le territoire de l'autre, mais ils ne se superposeront jamais plus. Le
seul amour qui soit vraiment humain, c'est un amour imaginaire, c'est
celui après lequel on court sa vie durant, qui trouve généralement
son origine dans l'être aimé, mais qui n'en n'aura bientôt
plus ni la taille, ni la forme palpable, ni la voix, pour devenir une
véritable création, une image sans réalité.
Comment donner une idée de l'Homme sans parler de l'angoisse ?
Je pense que l'on n'a pas suffisamment insisté jusqu'ici sur cette
idée simple que le système nerveux avait comme fonction
fondamentale de nous permettre d'agir. Le phénomène de conscience
chez l'homme, que l'on a évidemment rattaché au fonctionnement
du système nerveux central, a prit une telle importance, que ce
qu'il est convenu d'appeler "la pensée" a fait oublier
ses causes premières, et qu'a coté des sensations il y a
l'action. Or celle-ci nous parait tellement essentielle que lorsqu'elle
n'est pas possible, c'est l'ensemble de l'équilibre d'un organisme
vivant qui va en souffrir, quelques fois jusqu'à entraîner
la mort. Et ce fait s'observe aussi bien chez le rat que chez l'homme,
car le rat n'a pas la chance de pouvoir fuir dans l'imaginaire consolateur
ou la psychose. Pour nous, la cause primordiale de l'angoisse c'est donc
l'impossibilité de réaliser l'action gratifiante, en précisant
qu'échapper à une souffrance par la fuite ou par la lutte
est une façon aussi de se gratifier, donc d'échapper à
l'angoisse. (p.43)
Le fait réellement humain résulte de la possibilité
que possède le cerveau de notre espèce de donner naissance,
par un travail associatif des faits mémorisés, à
un troisième niveau de structure qui vient s'ajouter aux structures
innées, ou acquises. Ce sont les structures imaginaires. (...)
La vraie famille de l'Homme, ce sont ses idées, et la matière
et l'énergie qui leur servent de support et les transportent ,
ce sont les systèmes nerveux de tout les hommes, qui a travers
les âges se trouveront "informés" par elles. Alors
notre chair peut bien mourir, l'information demeure, véhiculée
par la chair de ceux qui l'ont accueillie et la transmettent en l'enrichissant,
de génération en génération. (p.86)
N'ayant jamais appris aux hommes qu'il peut exister d'autres activités
que celles de produire et de consommer, lorsqu'ils arrivent à l'âge
de la retraite il ne leur reste plus rien, ni motivation hiérarchique
ou d'accroissement du bien-être matériel, ni satisfaction
narcissique. Il ne leur reste plus qu'une déchéance accélérée
au milieu des petits jeux du troisième âge. Heureux encore,
lorsque les générations montantes, élevées
dans la même optique, acceptent de conserver ces vieillards enveloppés
dans un respect condescendant, affectueux, et paradoxalement paternaliste.
Conscients d'être inutiles et souvent d'être une charge pour
la société qui les supporte encore, ils s'éteignent
enfouis dans leurs souvenirs, parfois agressifs et rancuniers. (p.122)
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